De l'art et du business

Publié le par Néness

Dans la presse...

La Fondation Fluxum de Genève organise un spectacle qui se veut un hommage à Andy Warhol, et qui aura lieu début mars prochain. "Trans-Warhol" : un opéra-danse s'inspirant des idées artistico-marketing du gars. Avec un nouveau concept : celui du "branding on stage". Ainsi, Christie's prête une oeuvre, des T-shirts Switcher servent de support, Bon Génie/Grieder habille les canteurs et le narrateur, Theo Jakob met en scènes ses meubles design, Sonia Rykiel... chaque marque participe et en rajoute une couche. Super non? Vraiment, ça c'est de l'art!! Ouaouh! Optic 2000!Dans le dossier de presse on peut voir que "Fluxum innove et ne parle pas uniquement de sponsoring mais de réel partenariat". Ah oui. Oui oui. C'est quoi la différence?

On peut lire aussi : "Désormais, Fluxum compte renforcer son rôle de pont entre l'économie et les arts de la scène. Le prochain volet de son développement s'appelle "branding on stage". Il s'agit de façonner un spectacle artistique exigeant tout en y incorporant des messages subliminaux de marques commerciales. Un pari pour les 5 prochaines années". Ca c'est du concept! De l'art! Ca bouillonne dans les têtes! De la pub en direct dans un spectacle! Pas mal! Ce qui permet aux concepteurs du spectacle de proposer des prix "low-cost" : ils se font payer par ces marques, non?. On pourrait même imaginer des places gratuites, voire payées! Parce qu'aller à un "spectacle" pour se faire bourrer le crâne de pubs, merci bien!

A plusieurs reprises on peut lire "jeter des ponts entre les mondes de l'art et du business", "trans-fertilisation des mondes des arts et des affaires", et même "dresser des ponts entre des concepteurs créatifs et les acteurs innovateurs du monde économique dans un esprit de responsabilité sociale" sans explication supplémentaire. Ce qui compte c'est l'image, non? Comme ces marques qui réussissent l'exploit de se faire passer pour responsable au niveau environnemental en n'ayant changé... que leurs slogans publicitaires ou leur image (pas les conditions de production déplorable par exemple : les actionnaires n'étant pas prêts à financer ça, ils ne sont là que pour les profits maximum).

La vice-présidente et directrice exécutive de la Fondation Fluxum : "Le spectacle Trans-Warhol peut être adapté à la demande d'une ou plusieurs marques qui voudraient se l'approprier pour un événement ou une performance; il est adaptable". Ouaouh! "[...] pour présenter de manière subtile et élégante l'image de la marque qui voyage ainsi comme actrice du spectacle, aux quatre coins du monde". Un peu mégalo aussi là! En tout cas, pour de l'art, c'est du business! On ne se cache même pas que le but c'est de faire tout simplement de la pub. Avec une caution artistique bien maigrelette... "Fluxum ne parle pas uniquement de sponsoring, mais de réel partenariat". Pas artistique en tout cas... non en espèces sonnantes et trébuchantes.

Jürgen Häusler, CEO (chef de la direction) d'Interbrand, impliqué aussi dans le projet, pousse un "Trans-Warhol va tout à fait dans le sens de la tendance actuelle qui pousse les entreprises et les marques à se rapprocher de la flexibilité, de l'innovation, et de la créativité du monde de l'art" qui fait peur... Ainsi les entreprises cherchent un moyen de cautionner la flexibilité qu'elles mettent en oeuvre, pour la généraliser? Quelle mauvaise foi! On croit rêver!
Ce même personnage s'avoue content car "ce projet va rendre les gens plus conscients que les marques jouent un rôle central dans le développement social dans le monde". Il s'explique : "la production et la consommation de masse ont formé un modèle économique, politique et social dans lequel les marques ont pris une grande place". Aussi le développement social, c'est le développement de la surproduction et de la surconsommation. Pas mal celle-là aussi hein? Atends, c'est pas fini!
"Invariablement, le développement social est fortement influencé par la puissance créative des marques. Donc les marques ont émergé comme des institutions sociales puissantes et donc jouent un rôle essentiel au centre des discussions ou conflits sociaux". Oh oui! Un rôle essentiel! Au centre des discussions pour imposer des licenciements ou des délocalisations en Chine, en créant des conflits sociaux.
Il finit par un "Nous espérons que ce projet sera suivi avec enthousiasme par beaucoup de possesseurs ou dirigeants de marques ambitieux et courageux". Ben oui puisque le but c'est de leur redonner le courage d'imposer leurs points de vue à la planète, sans mauvaise conscience, en toute décontraction...

Non mais sans déc : utiliser un spectacle pour faire du militantisme sous couvert d'art. Quel cynisme!! Faire passer les entreprises et leurs dirigeants pour des altruistes purs, tout en jouant sur la fibre victimisatrice... (dans l'allocution d'Häusler, on peut lire que les entreprises etc souffrent souvent d'une mauvaise image etc. Ce qui est totalement infondé n'est-ce pas?).

Enfin bon, on voit la conception du gars Häusler et de son entreprise... sur le site internet d'Interbrand on peut lire :
"Les marques sont d'une grande influence dans nos vies. Elles sont au coeur du libre marché et des sociétés démocratiques. Elles représentent le libre choix" Libre choix? Mais alors pourquoi influencer ce choix par des slogans fallacieux? Et le libre marché c'est la démocratie! Le monopole d'Etat est une dictature : il faut tout libéraliser!
"elles colorent le monde"
"elles reflètent les valeurs de nos sociétés" : le fric, le pèze, et le flouze.
"elles possèdent une prise de parole qui justifie la fidélité qu'on leur porte" ou plutôt elles prennent la parole sans qu'on leur demande, dans les pubs télé ou celles qui polluent nos paysages, pour s'incruster dans nos têtes et donc on y est dépendants sans le vouloir. Dépendants d'autant plus que les marques font appels aux sociologues, psychologues et autres spécialistes pour nous forcer à acheter.

Je m'arrête là. Mais tout ça me fait passablement gerber... quelle mise en scène pour donner une image de fréquentabilité aux marques, qui bien souvent détruisent la planète et les normes sociales pour le bien-être de leurs actionnaires... Mais tout ceci n'est pas une blague : j'ai bien vérifé, ce n'est pas encore le 1er avril. En tout cas on voit là l'offensive, sur un nouveau front, de la puissance de frappe des marques, qui souhaitent être libres de faire ce qu'elles veulent et puis c'est tout. C'est ça la démocratie non?

Dossier de presse : http://www.fluxlaboratory.com/fr/agenda/index.php?id=137

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Publié dans Economie

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